Mémoires d’un porc épic … Alain Mabanckou

Envoutée par ce conte, cette fable 

Emerveillée par la plume d’Alain Mabanckou, ce texte où seul la virgule ponctue le récit. Une étonnante histoire que ce porc épic qui se confesse au pied d’un baobab !!

Ce porc épic qui se pose en inquisiteur, qui « ose »  se questionner et nous renvoyer en pleine face nos émotions, nos sentiments souvent contradictoires d’être humain, notre côté sombre …

Un regard africain plus ouvert sur le monde des esprits, des doubles nuisibles, des doubles pacifiques,

Un récit à la fois drôle et grave où l’auteur « se permet »  l’ironie, l’auto dérision et pointe du doigt une certaine naïveté de l’homme blanc. 

Un véritable enchantement !!

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donc je ne suis qu’un animal ,un animal de rien du tout ,les hommes diraient une bête sauvage comme si on ne comptait pas de plus de bêtes et de plus sauvages que nous dans leur espèce , pour eux je ne suis qu’un porc-épic
puisqu ‘ils ne se fient qu ‘à ce qu ‘ils voient , ils déduiraient que je n ‘ai rien de particulier , que j ‘appartiens au rang des mammifères munis de longs piquants , ils ajouteraient que je suis incapable de courir aussi vite qu ‘un chien de chasse , que la paresse m ‘astreint à ne pas vivre loin, de l’ endroit où je me nourris

mon cher Baobab, je suis assis à ton pied, je te parle, je te parle encore même si je suis certain que tu ne me répondras pas, or la parole, me semble-t-il, délivre de la peur de la mort, et si elle pouvait aussi m’aider à la repousser, à lui échapper, je serais alors le porc-épic le plus heureux du monde 

Si vous voyez un sourd courir, mes petits, ne vous posez pas de questions, suivez-le car il n’a pas entendu le danger, il l’a vu 

au petit matin, Amédée entreprit sa promenade quotidienne dans la brousse, il ne portait qu’un short, marcha en sifflotant jusqu’au bord de la rivière où il plongea ses pieds dans l’eau, s’étendit sur la rive et se mit à lire ses livres de mensonges, mon maître m’avait dit d’aller l’épier, d’aller voir ce qu’il était en train de manigancer seul, de m’assurer que ce jeune homme ne possédait pas lui aussi un double qui pourrait nous causer des ennuis lorsque nous nous occuperions de lui, c’était une précaution inutile car, mon cher Baobab, ces hommes qui vont en Europe, nom d’un porc-épic, deviennent si bornés qu’ils estiment que les histoires de doubles n’existent que dans les romans africains, et ça les amuse plutôt que de les inciter à la réflexion, ils préfèrent raisonner sous la protection de la science des blancs, et ils ont appris des raisonnements qui leur font dire que chaque phénomène a une explication scientifique, et quand Amédée me vit déboucher d’un bosquet près de la rivière, nom d’un porc-épic, il hurla de rage  « sale bête, dégage de ma vue, espèce de boule à piquants, je vais te réduire en pâtée et te manger avec du piment et du manioc »

 

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La brise s’élève à présent, tes feuilles me tombent dessus, c’est une sensation agréable, ces petits détails me permettent désormais d’apprécier l’allégresse de vivre, et lorsque je regarde vers le ciel je me dis que tu as une sacrée chance, toi, de vivre dans un lieu paradisiaque, tout est vert ici, tu es au-dessus d’une colline ,tu domines le voisinage, les arbres alentour se prosternent tandis que tu contemples les humeurs du ciel avec l’indifférence de celui qui a tout vu durant son existence

en réalité, et j’ai honte de te l’avouer, je ne veux pas disparaître, je ne suis pas sûr qu’il existe une autre vie après la mort, et s’il en existe une autre je ne veux rien savoir, je ne veux pas rêver d’une vie meilleure, le vieux porc-épic qui nous gouvernait avait raison lorsqu’il nous lâchait une de ses pensées dont il appréciait aussitôt l’effet causé dans le groupe “à force d’espérer une condition meilleure, le crapaud s’est retrouvé sans queue pour l’éternité »

pour simplifier les choses et ne pas polluer ton esprit, je dirai que les romans sont des livres que les hommes écrivent dans le but de raconter des choses qui ne sont pas vraies, ils prétendent que ça vient de leur imagination, il y en a parmi ces romanciers qui vendraient leur mère ou leur père pour me voler le destin de porc-épic, ils s’en inspireraient (…) je t’assure que les êtres humains s’ennuient tellement qu’il leur faut ces romans pour s’inventer d’autres vies, et dans ces romans, mon cher Baobab, en s’y plongeant, on peut parcourir le monde entier

Edition du Seuil.  

Prix Renaudot 2006

Publié en 2006 

Genre : Roman, fable

Photo auteur : J.Foley/Opale

Couverture : Composition d’après les images de Peter Carsten et Jonathan Knowles/Getty Images

 

 

 

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