L’Abeille noire …Thierry Conq et Ronan Robert

Un Roman maritime à lire confortablement installé … au gré du vent … dans un hamac … bercé par les mots … la poésie de l’écriture …en se laissant envahir par les embruns … Un beau moment d’évasion entre la Bretagne et Saint Domingue … que je déguste avec plaisir !! Un beau duo d’écrivains !! Des scènes magnifiques … des tableaux sublimes …mais l’impression par moment de se perdre entre deux scènes !! ou sommes nous simplement subjugué par l’écriture que l’on en oublie le déroulement de l’histoire !! 🙂 🙂  p 147 … 4 pages d’une tempête en mer époustouflant de réalisme !!! Superbe dénouement !! Vraiment adoré ce livre … A découvrir absolument !! J’ai d’ailleurs eu une petite pensée pour Eugène Sue en lisant ce livre … Belle référence !!

L’Abeille noire a reçu le Prix MATMUT 2015 du premier roman.DSC_4877 1

p 29 « si je me souvenais en effet avec appréhension de ces mers fortes où l’eau déverse une humeur dure ; où, dans un accès de fureur,elle frappe alors le caillou, le roule, le polit, puis emporte le boulet dans la gueule de ses canons ; ici, en revanche, sous la caresse
et le clapot, l’eau plus tendre venait lécher le sel d’une quille charmée de cet embrassement suave, et la coque à cet instant claquait comme une langue dans la salive océane. »

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Le Nègre !! p 109 « Si sur cette toile le nègre danse, comme on attend toujours de lui qu’il fasse, la danse est macabre, procession de deuil, dont le semblant de frénésie cache bien mal le vertige, la détresse et le vide, car en vérité, pas un homme ne célébrerait le renoncement à sa propre vie ! Et si sur cette toile le nègre sourit quand il danse, comme on attend également de lui qu’il fasse, c’est qu’il se moque
du Blanc, et préfère tourner l’horreur en dérision, puisque l’horreur est si pénible. Dans ce sourire sur son visage, le tyran est ignoré, effacé, il n’existe tout bonnement plus, tiendrait-il encore le manche du fouet. Le Blanc voit-il le nègre nu ? Il n’est que peu vêtu, car là d’où il vient, le vêtement est une entrave quand il colle à la peau. Mais le Blanc n’y comprend rien,lui dont le cœur froid engourdit le cerveau, lui pour lequel la qualité de l’habit et la richesse de l’étoffe consacrent celles de leur porteur. Le Blanc verrait-il enfin le nègre candide, comme un être en perpétuelle enfance, à l’évolution impossible ? Il
serait alors esprit fort simple, pour voir en lui moins qu’un enfant, donnant à l’un le loisir de grandir tandis qu’à l’autre l’ordre de se taire. « 

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La Femme !! p 141 « -Monsieur, dis-je posément, vous avez naguère raillé l’odieux portrait que les Blancs faisaient de votre race, et votre éloquence alors m’arracha des larmes. Mais avez-vous songé qu’en décriant la femme vous imitez ceux que vous prétendiez combattre;
qu’en rabaissant la moitié du genre humain, vous condamnez pour des siècles encore ce monde à l’intolérance barbare; et qu’en méprisant enfin notre légitime combat au lieu d’en épouser la cause,
vous étouffez la révolution que vous dites appeler de vos vœux ? L’homme sait-il voir la femme nue, lui qui ne la tolère que couverte de jupons, de bijoux et de fards ? Peut-il voir en elle autre chose qu’une enfant candideou une rouée dissimulatrice ? Non. Il en sera de la perverse Awen comme il en est du bon Bethléem : elle ne sera ni sourire, ni douceur, ni silence. Elle sera, comme vous, libre et sans maître,
dans le tumulte et la fureur s’il le faut. Avec vous, si vous le souhaitez, malgré vous si votre cœur est trop étroit ou son rêve trop vaste. »

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Saint-Domingue p 172 « Dans ces contrées du bout du monde, l’éternité s’avance où les hommes s’aventurent peu. Sur une terre rarement
foulée, lieu de repos où cristallisent les sels, où planent les ombres de nuages à la dérive, où s’azure l’horizon, sur une mer porteuse de tant d’eaux fortes et d’embruns mouchetés, havre de vie où blanchissent les crêtes, où brunit l’écume, où sifflent les vents, s’étendent les vestiges en mouvement d’un univers sans terme, sans frontières. En demande d’avenir, les éléments jouent de leurs instruments; sur la côte leurs contours de rocaille exigent du temps une ligne
perpétuelle, porteuse de notes syncopées, qui telle une corde pincée, butée, frottée, sous l’assaut de doigts comme d’archets invisibles élève une musique d’eau aussi ample qu’un océan de lendemains. Rien ne vit ici qui n’ait vécu hier. L’énergie est la même, l’évolution du monde imperceptible, tout au moins dans le bref intervalle d’une existence parmi toutes confondue; chaque être y est une infime lueur, une courte seconde
inscrite dans la plus grande clarté d’un horizon à l’infini prolongé. A l’ombre des genêts ou des palétuviers, parmi les bois feuillus de la mangrove, parmi les ajoncs les bruyères, les fleurs les épines, sur un tapis
de mousses de lichens, dans les limons plus sombres où se terrent les crabes mantous, sur les hauteurs des grands mornes surplombant et ceignant la baie au sable aussi blanc et fin qu’une farine de soleil, les espèces libres se dressent chaque fois sans attendre, vigies éparses des pointes de la côte. Parfois, en contrebas, les ondes se glissent dans l’ombre d’une faille engloutie, un bruit d’eau comme d’estomac vide gargouille dans le ventre des falaises, creuse toutes les faims toutes les soifs
du monde. Dans le flux, les algues suivent les derniers rais de lumière, tracent d’ultimes lignes à la fin des parcours visibles ; sous la roche rude l’océan plus dur encore plonge en amour. »

p 222 « Nous approchions de Limbé sous une voûte embrasée, à la fin d’un jour qui refusait de se laisser mourir, crachant son feu à torrents, à gros bouillons sur les nuages froids, plats et lisses d’un autel à ciel ouvert. Tout, au-dessus
de nos têtes, rougeoyait comme une soupe en fusion, comme un bain d’entrailles fraîchement découvertes ; les couleurs étaient pourpres qui enflammaient les sens. »

p 234 « Qui vous oblige à faire venir à grands frais des nègres de Guinée? Pardonnez à l’étrangère que je suis de me mêler à votre conversation, mais j’entends partout vanter la robustesse des nègres créoles, tandis qu’on déplore à juste titre la fragilité des
Africains, des bossales, puisque c’est ainsi que vous les nommez. Eh messieurs ! que pouvez vous attendre de ces déplorables humains arrachés sans ménagement à leur terre nourricière, soustraits à la protection
de leur famille et à la tutelle de leurs dieux, et jetés avec violence dans le plus affreux esclavages ? Quelles forces leur laisseront les coups des négriers, les périls de la mer et l’incertitude du lendemain ? Que vous coûte, messieurs, l’achat de deux esclaves à la côte de Guinée ?
Disons 3000 livres. Comme il n’en survit en général qu’un sur deux, c’est déjà la moitié de votre fonds de perdue. Admettons que le survivant vous rapporte chaque année un dixième de sa valeur : il vous faut faire durer votre nègre dix ans. Croyez-vous, messieurs, que le fouet que vous lui appliquez,le travail harassant auquel vous le soumettez, les privations, les maladies et le désespoir que vous lui infligez autorisent à une si malheureuse créature une si improbable survie ? Tournez maintenant vos yeux vers l’avenir et considérez ce continent africain que vous exploitez sans scrupules
comme une mine prodigieuse. Ne comprenez-vous pas que toute ressource s’épuise et qu’il vous faudra demain traquer l’esclave au fond des forêts, dans les solitudes des déserts et jusqu’aux retraites inviolés des cimes ? Combien vous coûteront ces esclaves quand vous aurez dépeuplé leur continent ? Si vous aviez, je ne dis pas un peu d’humanité, mais la simple conscience de votre propre intérêt, ne prendriez-vous pas un soin jaloux de vos esclaves créoles, dont vous prolongeriez la vie, la reconnaissance et le labeur, en faisant pleuvoir sur eux le trésor de vos paternels bienfaits? »

Éditeur :  Les Nouveaux romanciers

Genre : Roman

Publié en 2015

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